Tiens, un autre sujet de réflexion : "
L'art est il indépendant de son créateur"?
Pour ma part, j'ai du mal à dissocier les deux. Passe pour l'exemple que l'on cite toujours, celui de Céline parce que "Le voyage au bout de la nuit" est un roman extraordinaire.
Emil Nolde, ça m'embête car j'aime beaucoup sa peinture (j'aimais?) mais être sympathisant nazi....
Je copie/colle l'article :
"Arts : Emil Nolde, peintre majeur et abject sympathisant nazi
Une exposition à Berlin confronte les œuvres de l’artiste et des documents attestant son adhésion aux positions du parti nazi.
Première phrase d’une lettre d’Emil Nolde, début décembre 1938, adressée à Otto Dietrich, chef du service de presse du IIIe Reich, et à d’autres hauts fonctionnaires : « Si, dans ma vie, aussi longtemps que j’ai été un artiste, j’ai été clair dans mon opposition à la corruption de l’art allemand, à l’injustice du marché de l’art et à la domination juive de toutes les disciplines artistiques, et, depuis de nombreuses années, attaqué et persécuté par le camp contre lequel j’ai combattu – alors, clairement, il y a des malentendus qui doivent être éclaircis. »
Lire le focus : Angela Merkel ne veut plus des toiles d’Emil Nolde dans son bureau
Extrait d’une lettre de son épouse Ada, quelques jours auparavant : son mari s’est élevé « contre les machinations juives à Berlin dès 1910 » et a été pour cela « persécuté, raillé et boycotté pendant vingt ans par tous les grands journaux juifs ».
D’Emil à Ada en mai 1943 : «
Cette horrible guerre qui absorbe tout a été excitée et financée par une poignée de Juifs ricanants, prudemment dissimulés derrière les gouvernements et les banques, car ce qu’ils veulent pour eux-mêmes et leur race, c’est détruire et conquérir, pas seulement nous, leurs ennemis, mais encore leurs amis et leurs complices. »
En écho, elle se félicite du discours de juin 1943 du dirigeant nazi Joseph Goebbels promettant « la liquidation totale des Juifs en Europe » : « C’était très courageux et cela ouvrira sûrement les yeux à beaucoup de gens. »
Lire le décryptage : Le passé trouble d’Emil Nolde, une ombre au tableau
La première citation vient d’un courrier public, dont Nolde espère qu’il le réconciliera avec l’administration nazie, qui l’a condamné comme artiste « dégénéré ». Le procédé est misérable, mais on pourrait supposer que Nolde ment pour échapper à la proscription ; et qu’il en est de même des mots de sa femme. Mais les deux dernières citations sont tirées de leur correspondance privée, qu’on peut supposer sincère. Une fois, Ada manifeste son émotion parce qu’on lui a rapporté des « histoires atroces et vraies de Pologne » : seule et unique fois.
Nolde, peintre moderne majeur de la première moitié du XXe siècle, ne pensait pas autrement que l’immense majorité de ses compatriotes : tel est le sujet de l’exposition Emil Nolde, une légende allemande : l’artiste durant le IIIe Reich, qui se tient à Berlin. Remarquable de clarté et de précision, elle se fonde sur un principe simple : confronter œuvres et documents, les unes, admirables le plus souvent, sur les murs, et les autres, insupportables, dans des vitrines.
Reconnu et collectionné
Elle suit la chronologie des événements. Au début, en 1933, Nolde est un artiste de 66 ans, largement reconnu et collectionné. Il est apparu au premier plan assez tard, vers 1906, quand fait irruption le groupe Die Brücke – Kirchner, Heckel, Pechstein, etc. –, ce que l’on s’obstine à appeler en France l’« expressionnisme allemand ». Nolde, plus âgé, les rejoint quelque temps. Ses toiles sont les unes des satires burlesques de la vie bourgeoise, les autres des célébrations de la puissance de la nature, de la mer. S’y joignent bientôt des sujets religieux traités par le sacrilège et les œuvres rapportées d’un voyage en Nouvelle-Guinée en 1914.
A cette date, il est le plus virulent des modernes de son pays, avec Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938). Quelques chefs-d’œuvre le rappellent en introduction, son Paradis perdu parodique de 1921 et la solaire Pécheresse de 1926, où la compassion est plus forte. Ils sont accompagnés de marines, scènes au jardin, aquarelles et gravures sur bois des décennies 1910 et 1920 qui achèvent de situer leur auteur très haut. C’est aussi le moment où il vend beaucoup et cher aux collections publiques et privées de ce qui est encore la République de Weimar (1918-1933).
L’art d’Emil Nolde, si visible, est à l’opposé du néoclassicisme pompeux qui a les faveurs de ce peintre raté, Adolf Hitler
Cela n’est pas un détail : parce que ce succès, son aisance financière et une certaine morgue qui va de pair suscitent ressentiments et envies de la part de confrères moins estimés ; et parce que son art, si visible, est à l’opposé du néoclassicisme pompeux qui a les faveurs de ce peintre raté, Adolf Hitler.
En 1933, Nolde se croit cependant du bon côté :
reçu par Himmler en novembre, il signe un appel des artistes en faveur d’Hitler l’année suivante et adhère au parti nazi.
Puis le temps se couvre : il est de plus en plus explicitement mis à l’écart, et ses œuvres, ôtées des cimaises des musées, finissent par rejoindre celles de l’exposition « Entartete Kunst » – art dégénéré –, qui circule dans le Reich en 1937 et 1938.
Des photographies prises à Berlin en février 1938 montrent Goebbels devant La Pécheresse et les visiteurs hilares ou enragés devant sa Vie du Christ.
Légende du martyr stoïque
Qu’il soit alors persécuté ne fait aucun doute. Persécuté comme George Grosz (1893-1959), qui a émigré à New York ; comme Max Beckmann (1884-1950), qui se réfugie à Amsterdam ; comme Otto Dix (1891-1969), qui se retire près de la frontière suisse ; comme Kirchner, qui se suicide en juin 1938.
Mais lui tente de se sauver en se déclarant vieil antisémite et en sollicitant le soutien de Goebbels et de Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes puis Gauleiter de Vienne, où Nolde essaie de le rencontrer, en 1942. Lui envoie les courriers que l’on a cités. Introduit sur le papier et la toile des sujets médiévaux germaniques et des vikings – « Viking » étant alors aussi le nom de la 5e Panzerdivision SS.
Tente tout pour rentrer en grâce. La seule chose satisfaisante, dans cette histoire, est qu’il échoue. Ses compromissions ne lui sont d’aucune aide et il reste un « dégénéré » interdit d’exposer jusqu’à l’effondrement du Reich.
La dernière partie de l’exposition montre, avec la même impeccable précision, comment Nolde la victime fait oublier très vite Nolde le nazi
La dernière partie de l’exposition montre, avec toujours la même impeccable précision, comment Nolde la victime fait alors oublier très vite Nolde le nazi et comment se crée la légende du martyr stoïque de la modernité. Exonéré de tout reproche en août 1946 en dépit de son appartenance au parti depuis 1934, veuf de la trop vitupérante Ada en novembre, il épouse une jeunesse au début de 1948 et reçoit, grand vieillard digne, honneurs, médailles et prix.
Ses funérailles sont presque nationales : on pleure un génie à la vie exemplaire. En 1968 paraît La Leçon d’allemand, de Siegfried Lenz (1926-2014), beau roman qui achève le processus de sanctification. Cinquante ans après, celle-ci ne tient plus. Il y a toujours le Nolde de Die Brücke, du voyage dans les mers du Sud et des tableaux à la puissance chromatique et psychique irrésistible. Et il y a Nolde le déshonoré.
JOHANSEN KRAUSE
« Emil Nolde, une légende allemande : l’artiste durant le IIIe Reich », Hamburger Bahnhof, Invalidenstraße 50-51, Berlin. Jusqu’au 15 août, du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures, à 20 heures le jeudi, samedi et dimanche à partir de 11 heures. Entrée : de 4 à 8 euros.
www.smb.museum