Catherine-Barguès écrit: Ca m'avait l'air intéressant, mais... on reste sur notre faim en n'ayant que le début de l'article, la suite étant réservée aux abonnés...
ah oui, c'est un article pour les abonnés...
voilà, je copy/paste! :
"Une énième exposition Picasso, soupirera-t-on. A bon droit, car l’overdose et l’exaspération menacent depuis quelque temps. En dehors de « Picasso et la pâtisserie » et « La garde-robe de Picasso », il n’y a plus guère de sujet biographique qui n’ait fait l’objet d’une manifestation muséale. De quoi décourager d’aller en voir encore une. Si ce n’est que celle-ci traite d’une question qui vaut véritablement d’être examinée et qu’elle est remarquablement faite. Picasso et la guerre occupe deux galeries au troisième étage du Musée de l’armée : en entrant à droite, de sa jeunesse jusqu’à la guerre d’Espagne ; puis, en revenant sur ses pas, côté gauche, de 1939 à sa mort en 1973.
Tous les genres d’œuvres sont réunis, petits dessins sur journal ou carte postale et huiles sur toile célébrissimes, bricolages en carton plié et bronzes. Non moins importante est la quantité et variété de la partie documentaire : correspondances, coupures de presse, papiers officiels, rapports de police, photos, actualités cinématographiques, livres et affiches. Soit, au total, près de 350 pièces répertoriées au catalogue.
Lire l’analyse : Les musées s’arrachent Picasso
Pour une visite attentive, prévoyez donc plus d’une heure. Sinon, inévitablement, vous manquerez quelque chose. Par exemple cette petite carte de visite que l’on transcrit mot pour mot : « ROBERT DESNOS venu féliciter Picasso de l’ignoble article de ce con de Vlaminck ». Le 6 juin 1942, Maurice de Vlaminck, qui a commencé brillamment en 1905, s’est ensablé très vite et éprouve pour Picasso toute la haine que peuvent susciter envie et aigreur ; il publie dans le journal Comœdia ses « Opinions libres sur la peinture ». S’y trouvent ces deux phrases : « Pablo Picasso est coupable d’avoir entraîné la peinture française dans la plus mortelle impasse, dans une indescriptible confusion. De 1900 à 1930, il l’a conduite à la négation, à l’impuissance, à la mort. »
Avec les mêmes mots, pétainistes et collabos accusent la IIIe République d’avoir perdu le pays – comme ils en accusent les francs-maçons et les juifs. Vlaminck n’ignore pas que Je suis partout et autres feuilles ordurières laissent entendre que Picasso pourrait bien être lui-même, au moins en partie, d’ascendance juive. Il est donc l’une des incarnations de « l’anti-France » – vocabulaire d’époque. Les félicitations du poète Desnos, arrêté pour résistance le 22 février 1944 et mort au camp de Terezin le 8 juin 1945, ont donc un sens précis : il y a ceux qui, comme lui, René Char ou Paul Eluard reconnaissent en Picasso un symbole de liberté ; et les autres, qui le verraient disparaître avec soulagement.
Rapprochements et références
Dans l’exposition, le mot de Desnos est accompagné dans sa vitrine par l’article de Vlaminck, quelques autres du même genre et une lettre de Fautrier qui écrit plus longuement ce que Desnos abrège. Tout autour, sur les murs, il y a les Picasso, la Tête de femme souriante, du 10 août 1943, allégorie de la niaiserie et de l’inconscience heureuses, ou L’Enfant aux colombes, du 24 août 1943, qui tient plus du portrait de nain selon Vélasquez que de l’image enfantine : gris sales, espace étroit et oppressif, regard sans aucune gaieté. Il y a aussi la gravure faite pour Contrée, poèmes de Desnos, dernier livre publié avant son arrestation par la Gestapo : un nu féminin à l’état d’écorché.
Une œuvre de Picasso, de quelque époque et quelque format qu’elle soit, appelle généralement de longs commentaires
Chaque section de l’exposition étant construite sur ce principe de rapprochements et références qui expliquent les circonstances et énoncent les enjeux idéologiques, politiques et moraux, il faudrait un très long article pour faire la somme des informations historiques et hypothèses d’interprétation accumulées ici. Et comme une œuvre de Picasso, de quelque époque et quelque format qu’elle soit, appelle généralement de longs commentaires, on n’en finirait pas.
On doit donc se borner à énumérer quelques moments particulièrement denses : l’intérêt de Picasso pour l’actualité internationale et les guerres balkaniques de 1912-1913, que la première guerre mondiale a fait oublier alors qu’elles furent son laboratoire ; Apollinaire artilleur et inventeur des Calligrammes ; l’Espagne, évidemment ; l’Occupation, qui est donc traitée de manière exemplaire ; le voyage à Auschwitz en août 1948 et l’affiche pour l’Amicale des déportés en 1955 ; le soutien au PCF après la Libération et la séparation en raison de la répression sauvage par l’Armée rouge de la révolte en Hongrie en 1956 ; la question algérienne enfin, sous-jacente dans les reprises des Femmes d’Alger, de Delacroix, autant que dans celles qui fondent ensemble L’Enlèvement des Sabines et le Massacre des innocents, de Poussin. A la réflexion, comptez plutôt deux heures de visite.
« Picasso et la guerre ». Musée de l’armée, hôtel des Invalides, Paris 7e. Du lundi au vendredi de 10 heures à 18 heures, samedi et dimanche de 10 heures à 19 heures, 21 heures le mardi. Entrée : de 10 € à 12 €. Jusqu’au 28 juillet.
journaliste : Philippe Dagen